La Méditation du Broc d’Eau – Partie III

Le lundi matin arriva enfin. Eva s’était accrochée tout le week-end pour ne pas craquer. Elle était anxieuse d’avoir à renouveler l’expérience, avec cet homme ou un autre. Etait-il possible qu’elle fusse, réellement, devenue transparente à force de se plonger dans ses médiations ?

Samedi, elle était allée trouver la voisine pour vérifier sa consistance aux yeux des autres. Elle prétexta avoir besoin d’un ouvre-bouteille, elle qui ne boit jamais ; la voisine en profita pour narrer les derniers bruits de couloir à une fille que la vie d’autrui n’a jamais intéressée. Eva tenta de retourner à ses occupations du soir, à savoir ses grandes passions : les jeux vidéos et le tricot. Le lendemain, de nouveau, Eva éprouva le besoin de sortir. Elle se rendit à la superette du coin, y traina un bout de temps avant de se rabattre sur un paquet de nouilles lyophilisées. Le vendeur encaissa son achat et lui rendit la monnaie avec un sourire du dimanche, détendu. Pas de doute, pour les gens du quartier, elle semblait exister. On l’entendait, on la voyait, on lui parlait. Mieux, on lui souriait alors qu’en général ceci arrivait peu, vu qu’elle gardait toujours ses distances… Eva, curieusement, avait eu besoin de contact tout le week-end. Des connaissances, elle en avait peu songeait-elle. La plupart de ses amis avaient fait leur vie à l’étranger et leurs échanges avaient fini, avec le temps, par se restreindre aux mails de bonne année. Elle eut envie de parler, de tout et de rien. De se sentir légère. Vivante ? Ses aiguilles à tricoter comme son personnage fictif de « Samouraï Girl » n’arrivaient plus à combler ce manque. Il y avait bien l’entrainement… mais ce n’était pas le même genre de « contact » ! Depuis un an, Eva faisait de la boxe. Elle, si timide, avait trouvé un exutoire qui défiaient les compromis quotidiens auxquels elle devait inévitablement s’astreindre.

Un soir d’été d’une lourdeur interminable, elle était partie marcher dans les rues. Au détour d’une palissade en bois, elle aperçue une courette isolée. Au fond, de la lumière et des râles, qui auraient pu provenir de la nuit des temps. Motivée par son insomnie, elle s’engagea sur le terrain accidenté et poussa la porte d’une salle embuée. Et ce qu’elle vit la cloua dans ses espadrilles. Une dizaine de boxeurs évoluaient dans leur coin, imperturbables. Deux autres se testaient sur un ring rapiécé. Les cordes à sauter claquaient sur le parquet. L’habitacle semblait vétuste mais authentique, avec ses sacs de frappe suspendus au hasard comme de gros saucissons dans un hangar. Des corps échangeaient leur sueur sans un mot, reliés aux autres par un accord tacite. L’ensemble, curieusement, paraissait discret et Eva eut brusquement envie d’en faire partie, elle aussi. Il était donc possible d’arriver à ce niveau d’exigence humaine, possible de préserver son espace vital par un code commun… Le maître des lieux l’aperçu, un air entendu au fond de ses pupilles noires, et repris son coaching.

Elle mit une semaine à se décider… une semaine interminable, au cours de laquelle elle trépigna d’impatience dans l’incertitude la plus totale. Elle était quasi sûre que ce sport n’était pas fait pour elle. Trop frêle, trop grande, trop gauche ! Elle regardait ses paumes, fermait et ouvrait les doigts, dubitative sur la crédibilité de pouvoir un jour frapper du poing avec ces mains de dactylo. D’un autre côté, ce lieu l’appelait. Elle avait la sensation, comme après une longue marche en montagne, d’avoir trouvé refuge. Pour ce lieu où elle se sentait présentement attendue, où suaient des chairs sans passé ni avenir, où le mental se forgeait en tout anonymat, alors pour ce lieu elle se fit violence et se coupa les ongles. L’entraineur, la cinquantaine, le crâne rasé, l’inscrivit au club. Eut-il été étonné qu’il ne le montrât point. Il la plaça sans autre forme de procès devant un sac de frappe, histoire de faire connaissance. Petit à petit, les entrainements du soir étaient devenus l’objectif principal des journées d’Eva. Certes, ses petites méditations du broc d’eau venaient casser, paradoxalement, l’isolement dans lequel elle avait trouvé équilibre, mais le déchaînement du soir arrivait comme un parjure à sa vie claustrale, une folie ! Sa folie. Sauvage mais rythmée, cadrée, protégée.

Eva était pudique de nature, donc les premiers bleus furent de toute façon camouflés par ses habits amples. Personne au bureau n’aurait pu imaginer ; on savait juste qu’elle sortait peu et refusait souvent d’aller prendre un verre entre collègues, et ce, depuis dix ans qu’elle était dans la boite. Quand le lundi midi arriva, donc, Eva avait déjà conscience que son petit monde allait bientôt exploser. La force et la discrétion avec lesquelles elle n’avait cessé de contenir les frontières de son identité commençaient à la quitter. En dépit de son consentement, des signes étaient apparus dernièrement qui l’obligeaient à changer. A changer son regard, son corps, sa pensée. Elle voyait, avec une acuité inouïe, se tisser et se dénouer les tensions autour d’elle, sur le quai du métro, à la boulangerie, dans les couloirs du bureau, au pied de son immeuble. Elle regardait les autres comme à travers un bocal, réceptive aux moindres ultrasons. Plus son corps se tonifiait sur le ring, plus il passait inaperçu dans le civil… Plus elle frappait avec détermination dans le sac, plus elle hésitait dans sa routine quotidienne. Eva s’ouvrait aux autres, elle le sentait, et c’était une déchirure.

This entry was published on 27 janvier 2012 at 12:55 and is filed under Journal de l'absurde. Bookmark the permalink. Follow any comments here with the RSS feed for this post.

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