La Méditation du Broc d’Eau – Partie II

Mr. Bâ était un homme élancé, plutôt élégant. Sur ses épaules, les costumes tombaient bien. Il le savait et en jouait chaque matin devant sa glace. Il se préoccupait de son apparence comme il aurait pris un médicament, en s’administrant le même parfum depuis une quinzaine d’années. Mais il choisissait, avec soin et métronomie, les couleurs et les matières en fonctions de ses objectifs journaliers. L’opération, avec le temps, ne lui prenait guère plus de cinq minutes. Cinq minutes quotidiennes qu’il consacrait pour s’occuper de lui ; le seul moment peut-être où il était véritablement concentré car le reste de la journée, il ne la voyait pas passer. Responsable de la force de vente au sein d’une société éditrice de logiciels en sécurité informatique, il jonglait entre les clients et le service commercial à l’image d’un saltimbanque de luxe à qui l’on demande d’ajouter un marathon à sa prestation. Mais ce rythme lui allait bien, Monsieur Bâ était un homme de contact qui détestait se trouver seul trop longtemps.

Finalement, il voyait peu ou rapidement ses collègues. Souvent en rendez-vous extérieur, il casait les amis sur ses pauses déjeuner. Bien que d’un naturel peu enclin à la nostalgie, il se savait quelque part à l’affut. L’insouciance des années étudiantes quand, avec sa bande, il partait à l’assaut de la ville, il pensait la retrouver le midi. L’effervescence extérieure le maintenait dans une veille électrique.

Ses descentes au réfectoire étaient donc rares, presque des apparitions. Ce vendredi, comme il pouvait arriver certaines fins de semaine, les petites contrariétés s’étaient accumulées depuis la matinée. Il avait raté son bus de peu et le métro était resté bloqué suite à un de ces mystérieux « incidents voyageurs », le livrant à l’attente. Il pu à loisir découvrir la lettre de rupture que sa petite-amie lui avait laissé cette nuit-là, au pied du lit. La tête vide, il abattait aujourd’hui les tâches ingrates d’une paperasse trop souvent négligée, et se voyait finir la semaine au bureau jusqu’à plus d’heure. Il y avait des journées comme ça, soumises à l’épreuve du temps. Alors, pour couper court à toute cette lenteur, il choisi par dépit la cantine et un plat épicé.

Monsieur Bâ traversa le réfectoire, attiré tel un papillon de nuit par la lumière de la baie vitrée, en saluant sur son passage des visages connus. Son éclat était forcé, sa belle énergie usée subitement par tous ces échanges mondains.

Tout lui était devenu égal, les sourires muets de ses collègues, le curry sans saveur, la lettre sans réelles reproches ni explications au fond de sa poche, tout, aussi insipide que l’eau de la carafe posée devant lui. Les premiers rayons de soleil chauffaient à travers vitre, il pouvait ressentir sur sa peau l’arrivée du printemps mais son âme semblait avoir pris un coup de froid. Pour la première fois depuis longtemps, Monsieur Bâ mâchait chaque bouchée avec lenteur en méditant sur son sort. Il se sentait vide. Et plus il contemplait cette carafe, plus il se sentait vide. Et plus il vidait son cœur dans la contemplation du liquide translucide, plus il aspirait ce vide…

Monsieur Bâ avait dû avoir une absence car il ne remarqua pas la présence d’une femme à sa table. Quand était-elle arrivée ? C’est tout juste s’il eu le temps d’apercevoir des escarpins vernis s’enfuirent au loin. Il sortit de son songe. Il aurait juré que cette ombre s’était tenue en face de lui, plusieurs secondes au moins, mais n’en avait pas la preuve. Comme il ne s’expliquait pas son moral à zéro.

Quand il eut fini son riz, le corps semblait réchauffé et l’esprit apaisé. Alors il se leva en douceur, comme on sort d’une pièce après avoir endormi un enfant.  Arrivé au fond de la cafétéria, il avait retrouvé sa démarche altière, et s’approcha d’un groupe de collègues en mode félin dominant. Tout en fumant une cigarette accoudé au bar, il s’amusa à observer par dessus sa tasse de café l’effet qu’il produisait sur la gente féminine. L’espace autour de lui se restructurait. Densité. Clameur. Il était regonflé. Comment et d’où était venue cette légère flottaison qui s’était emparée de lui tantôt ?

This entry was published on 21 janvier 2012 at 23:17 and is filed under Journal de l'absurde. Bookmark the permalink. Follow any comments here with the RSS feed for this post.

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