La Méditation du Broc d’Eau – Partie I

Il lui était difficile de pénétrer ce monde. Brouillés par des contingences intempestives ou quelques apparitions saugrenues, les paramètres de connexion étaient rudes à établir. Une fois sur la fréquence, il y avait comme qui dirait de la friture sur la ligne.

Eva regardait la cruche en verre posée devant elle. L’eau tremblotait. Dans le réfectoire, les pieds claquaient sur le dallage bleu et, de façon ténue mais perceptible, les vibrations de la salle remontaient dans ce broc. Elle pouvait rester l’heure du déjeuner à observer la course rituelle et chaotique des corps affamés, à travers le prisme anodin d’une carafe bon marché. Aussi simplement que la neige scintille au soleil, les mouvements de la salle se répercutaient dans le pichet, provoquant sur la surface de l’eau de microscopiques secousses sismiques.

Des corps la frôlaient. Certains la saluaient. Elle hochait la tête en signe de politesse. Fermement calée sur les avant-bras, elle scrutait l’horizon du niveau d’eau. En guise de prédateur, elle tenait certainement de l’odonate suspendu au bord d’un étang dont la précision de vol n’a d’équivalent que la propension prédatrice qui anime ses yeux composés, et sacrément globuleux. La femme semblait passer un bon moment, assise à une table accolée à la baie vitrée. Jamais on ne la voyait se lever ni se resservir au comptoir. Bien souvent un sourire, d’une étrange douceur, suffisait à repousser la présence des curieux.  Comme habitée d’un léger toc, elle s’asseyait toujours face à la salle disposant avec cérémonie une carafe d’eau devant son plateau.

Il fallait rétablir la connexion. Les bruits semblaient se dissoudre, petit à petit. Penchée sur son plateau, elle parvenait à oublier les chocs de vaisselle, les chaises que l’on tire et les éclats de voix. La rumeur ambiante, volumineuse et lourde de réalité, arrivait toute diluée dans ce liquide. Eva ne s’expliquait pas cette magie. La torpeur de la contemplation l’éveillait, soudain. Comme si l’absurdité et la profusion dissonante du réfectoire, ses odeurs et couleurs réchauffées trouvaient enfin leur convergence vers davantage de clarté. Petite centrifugeuse d’ambiance, le pichet de la cantine dévoilait un usage second, caché et presque intime. L’ensemble faisait sens au travers et au delà du spectre hyalin, ouvrant pour Eva des perspectives quasi mystiques. L’élément caméléon reflétait son environnement avec amusement : le liquide d’une limpidité immuable ridulait, dansait, puis s’apaisait. Témoin muet des fréquences de cette pièce, il proposait en option un effet loupe sur le monde. Sons étouffés, transparence des choses, vertige hors du temps.

Eva n’était pas fascinée, simplement cristallisée. Figée de l’extérieur, à vif de l’intérieur ; elle attendait avec excitation ce moment de repli depuis qu’elle avait découvert il y quelques mois ce qu’elle appelait secrètement « la méditation par le broc ». De loin, on la croyait bercée dans sa rêverie et ses collègues choisissaient sans trop se forcer de respecter son atonie. Après tout, Eva passait pour une jeune femme de peu de distraction et de grande discrétion.

Par moment, elle aussi se sentait liquide ! Elle comprenait cette façon d’absorber le monde et sa multitude. Elle se savait translucide, et usuelle. Absolument vitale au bureau, elle alimentait à petites doses avec une régularité de perfusion médicale le travail des autres services. En accomplissant ses tâches de secrétariat avec scrupule, elle manifestait le moins possible sa présence. Sans peine et sans ego, comme l’eau de nos tissus, elle maintenait en vie les fonctions digestives de ce grand organisme bien souvent malade. A n’en pas douter, Eva pouvait se croire d’une autre composition qui, par une bizarrerie de la nature se retrouvait physiquement piégée dans son propre réceptacle. Elle si fluide, si diaphane…

Et regarder le broc, c’était contempler cet état d’être. A distance, elle observait une réalité qui était somme toute la sienne le reste de la journée. Bien entendu, Eva ne se laissait jamais trop aller à ce genre d’envolée « philosophique », ce qui l’importait était de rester concentrée.

Au début, elle pensa s’être auto-hypnotisée par hasard. Comme un jeu, elle continua son expérience. Et s’isola de plus en plus. Quand elle compris l’attraction évidente qu’elle avait pour cette matière, personne ne pouvait plus lui demander de l’eau sans se sentir impoli. L’espace du déjeuner la substance fade, inodore et incolore était devenue pour Eva sa seule réalité, vu que le reste de la journée se déroulait comme un songe. Sans souvenirs, sans encombres, sans ondes de choc. Le soir, elle essayait parfois de retrouver cette focale à travers un verre d’eau. Mais l’opération avait moins d’acuité que dans la lumière du réfectoire, plus rien n’était si évident… De toute façon, le silence de l’appartement perturbait son attention. De plus, la nuit assombrissait ses pensées. Son addiction lui pesait.


                  Absorbée par sa contemplation elle ne l’avait pas vu arriver, elle n’en prit conscience qu’au beau milieu de son plat de carottes. Ce jour là, quelqu’un avait franchit sa guérite car un grand type silencieux était assis en face d’elle.

Choquée, elle examina pour la première fois depuis longtemps, les alentours avec la suspicion d’une bête aux abois. Personne ne semblait s’être aperçu de son trouble. Hors du prisme en verre poli le monde continuait à tourner, sans elle. D’ailleurs l’homme ne la regardait pas, et comme une couche géologique vient en recouvrir une autre de sa poussière il n’avait pas remarqué sa présence. Elle se retrouvait seule face à une donnée qui ne rentrait pas dans son broc et dont elle ne savait que faire. Dans son bureau passe encore, mais ici. Elle était à nue, irradiée par la lumière qui traversait la baie vitrée. L’homme mâchait avec lenteur son riz au curry en fixant le pichet d’eau.

Soudain, elle eut la sensation d’être observée. A travers le broc, des yeux noirs convergeaient pour rencontrer son regard. En une fraction de seconde, elle perdit ses sensations. Eva, semblable à l’enfant qui introduit les doigts dans une prise électrique, restait grippée sur sa chaise les deux mains vissées au plateau-repas. Elle voulu se lever mais ses jambes cotonneuses ne lui obéissaient plus.  Déboussolée, ses repères s’effondraient.

Véhiculés dans leurs ballerines vernies, ses pieds nus se détachaient comme une moraine descend la montagne et charrie ses amas de matière. Elle se laissa porter et sortit du réfectoire, plus polaire que jamais.

This entry was published on 16 janvier 2012 at 16:54 and is filed under Journal de l'absurde. Bookmark the permalink. Follow any comments here with the RSS feed for this post.

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